Il faut se le représenter d'entrée : la Colombie est le seul pays d'Amérique du Sud à ouvrir sur deux mers, et ses plongées vivent dans deux mondes séparés. À l'ouest, le Pacifique appartient au grand corridor de l'Est tropical, celui de Cocos et des Galápagos : des eaux froides, chargées de nutriments, balayées de courant, qui concentrent les grands pélagiques. À l'est, les Caraïbes déroulent des récifs tièdes et limpides, de l'archipel de San Andrés jusqu'à la côte continentale de Santa Marta.
Le joyau, c'est Malpelo. Un rocher volcanique nu de trois cent cinquante hectares, inhabité, posé à cinq cents kilomètres du continent, coiffé par la plus grande colonie de fous de Nazca au monde et classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2006. Sous l'eau, la légende est intacte : sur une seule plongée, on se retrouve pris dans des bancs de deux à trois cents requins-marteaux halicornes, doublés d'agrégations de requins soyeux qui se comptent par centaines. C'est ce spectacle qui a valu au site son surnom de capitale mondiale du requin.
Derrière la carte postale, il y a de la science. Depuis 2000, la Fundación Malpelo mène expédition sur expédition, pose des balises acoustiques et satellitaires, filme au moyen de caméras appâtées. Le suivi a montré que les marteaux de Malpelo migrent loin, jusqu'à la côte pacifique colombienne pour mettre bas, et que leurs effectifs se sont effondrés d'environ soixante-treize pour cent en dix ans hors de la zone protégée. Ces chiffres ont pesé lourd dans l'extension des aires marines protégées du pays.
Et puis il y a la bête rare, celle dont les habitués parlent à voix basse. Sur un petit tombant profond du nord-ouest de l'île, le Bajo del Monstruo, se rassemblent chaque printemps quelques requins des grands fonds, l'Odontaspis ferox, un requin d'eau profonde balisé jusqu'à deux mille mètres et que presque personne ne voit ailleurs. Malpelo est l'un des trois seuls sites au monde où on peut le croiser. Il faut descendre vers soixante mètres, remonter vite, et savoir pourquoi ce prédateur préhistorique de trois à quatre mètres vient flâner là, lentement, reste un vrai mystère scientifique. Personne ne l'explique vraiment, et c'est peut-être ce qui rend la rencontre inoubliable.